Laissez-moi vous raconter l’histoire de ma famille fantasmée.

 

D’aussi loin que je remonte dans mon arbre généalogique, les premiers êtres humains sur ma planète, mes Adam et Eve à moi sont Barnabé et Ansalewamuksin.

J’ai mis un certain temps à comprendre qu’Ansalewamuksin est ma Cheyenne. Le prénom d’Ansalewamuksin, imprononçable, a sans doute obligé ma famille à rebaptiser « Cheyenne » ma jolie grand, grand, grand, grand, grand, grand, grand, grand, grand, grand-mère. Par respect pour sa mémoire, j’ai laissé son vrai nom sous son portrait mais je l’appellerai « Cheyenne » ici.

Donc, tout commence en 1681 lorsque Barnabé et Cheyenne tombent amoureux l’un de l’autre. Avant bien sûr il faudra que Barnabé naisse un 15 avril 1661. Il aura passé une enfance heureuse à Le Conquet. Il aura, dans ce village du bout du monde, appris à naviguer de plus en plus loin. Une rencontre avec l’explorateur français, Monsieur Cavalier de la Salle, l’amènera à rejoindre son expédition aux Amériques. Il aura embarqué puis débarqué des mois plus tard, sera tombé sur la tribu des Tsistsia (appelée Cheyennes par le français).

Que s’est-il passé en janvier 1681 ? De quelle maladie a souffert Barnabé ? Personne n’en sait rien. Toujours est-il que ce jeune homme, force de la nature, est mourant. Après plusieurs jours dans le coma, il ouvre les yeux et tombe immédiatement amoureux du  visage de Cheyenne, de  la fraîcheur de sa main, de l’odeur apaisante de son corps.

Cheyenne aussi a eu une enfance heureuse, entourée d’espaces et d’esprits infinis. Chaque jour, elle s’enfonçait de plus en plus loin dans la forêt à la recherche de plantes. A 15 ans, elle soignait toute sa tribu et même son grand-père.

Alors quand l’homme blanc est tombé malade, c’est à elle qu’est revenue la mission de le guérir. Tant qu’il est au bord de la mort, la jeune fille ne voit qu’un corps brûlant et meurtri.

Mais au quarantième jour, Barnabé ouvre ses yeux si perçants et Cheyenne découvre, au fond de ce regard, un éclair de malice qui la séduit. Les lèvres de Barnabé s’entrouvrent, des mots en sortent qu’elle ne comprend pas. Elle sait qu’elle est à jamais liée à cette voix, à ces sons si graves et si doux.

Et c’est à ce moment précis que l’histoire de ma famille commence, on est le 11 février 1681.

Cheyenne et Barnabé sont comme les 2 doigts d’une seule main, reliés par un élastique invisible qui les renvoie l’un contre l’autre au moindre écart. Ils ont la même taille, la même force, le même appétit de vivre, de découvrir. Ils s’apprennent mutuellement la science des plantes, la science de navigation, la langue française, le dialecte Tsistsia.

Fin 1681, naissent 2 jumeaux, un garçon et une fille.  Les enfants vivent 10 ans de pur bonheur dans la tribu Tsistsia.

En 1691, Barnabé et Cheyenne décident qu’il est temps que leurs enfants s’imprègnent également de la culture française.

 Les parents décident de s’installer à Paris afin que l’esprit des enfants fasse le grand écart. Ces derniers doivent être capables de se sentir bien n’importe où sur cette terre.

 Il serait stupide de dire que cette intégration se fait facilement, on n’est pas dans un conte mais dans la vraie vie. Là où il est difficile de se montrer différent. Il y a beaucoup de moquerie, de méchanceté, de rejet mais  petit à petit, le respect s’impose. Barnabé et Cheyenne dialoguent avec  les douleurs, préparent des potions victorieuses,  soignent tous ceux qui passent le seuil de leur officine, alors cessent les animosités. La famille gagne son pari, elle est parisyenne, cheyaise.

La vie s’écoule sans heurt notable et de nombreux bonheurs. Et quand Cheyenne meurt le 15 avril 1754 à l’âge canonique de 90 ans, il lui suffit de tirer une dernière fois sur son élastique invisible et Barnabé la rejoint immédiatement. 5 minutes après le décès de sa femme, Barnabé qui se portait comme un charme meurt brutalement. Il a 93 ans.

 

Je n’ai trouvé dans les archives familiales aucun fait digne d’être relaté ici pendant presqu’un siècle, il faudra attendre 1833 la naissance d’Hamon pour qu’à nouveau, mon intérêt s’émoustille.

Hamon a, comme ses aïeux, tracé son destin sur sa connaissance de la médecine. Il a également un sens des affaires aiguisé et réalise très vite, l’énorme bénéfice qu’il peut tirer des sangsues. A l’époque, la saignée est pratique courante et Barnabé est passé maître dans l’art de la pratiquer. Cependant il y a toujours un grand risque d’infection. C’est alors qu’il entend parler de la pose de sangsues sur le corps qui permet d’aspirer les humeurs sans répandre le sang.

Il décide de s’installer à Bordeaux près des marécages pour démarrer un élevage de ces charmantes bêtes. A 50 centimes pièce, il fait vite fortune. Une jeune fille toute fraîche sortie du couvent retint son attention, il a 30 ans et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le voilà marié à Hortense de la Brillane Saint-Louis.

Jamais il n’avait soupçonné que le mariage puisse être si ennuyeux. Hortense et lui sont à des années-lumière. Prendre des risques, jouer au casino, perdre sa fortune un jour, en récupérer le double le lendemain suscitent autant d’attraits pour Hamon que de dégoûts pour Hortense. Il boit, rit, mange avec le même appétit de vivre. Alors qu’Hortense, très stricte, s’inquiète dès le lever du jour de son apparence, du qu’en-dira-t-on, de l’étiquette qui lui désignera son voisin de droite et celui de gauche. Que de tracas pour cette pauvre femme. La naissance d’enfants aurait peut-être pu les rapprocher, malheureusement il n’y en eut point. D’ailleurs dès la deuxième année de son mariage Hamon se met à fréquenter assidûment le célèbre bordel de Saint-Louis, en face de la gare de Bordeaux. Cette vie assez triste somme toute pour l’un comme pour l’autre dure une vingtaine d’années.

Mais en 1884, Hamon a la révélation de sa vie, il est amoureux. Vitaline, toute fraîche pensionnaire du bordel, le séduit par sa grâce et sa gaieté. Au début il pense que sa jeunesse en est la cause et qu’il se lassera de celle-là comme des autres mais il n’en est rien. Il est vraiment amoureux, il aime tout autant, lui parler, l’écouter, se promener avec elle, découvrir un nouvel endroit où lui faire l’amour. C’est le moment que choisit Hortense de la Brillane Saint-Louis pour tirer sa révérence et s’envoler vers un paradis amplement mérité. Alors Hamon, fou de joie, décide de faire de Vitaline sa deuxième femme.

Que de chemin parcouru pour cette douce Vitaline, née orpheline 18 ans plus tôt, obligée de se prostituer dès l’âge de 16 ans. Son seul bonheur à l’époque est de pouvoir s’offrir des cours de piano. Très douée, elle enchante les clients du bordel par ce toucher si délicat au piano. Elle survole les notes, ses doigts virevoltent, son corps entier frémit de plaisir. Ils la veulent tous mais Hamon en a la primeur. La tenancière a compris tout l’avantage qu’elle peut en tirer financièrement.  Hamon paye le double voir le triple de tous ces messieurs. Et puis cette tenancière a un cœur de midinette, l’idylle d’Hamon et Vitaline lui prouve que la vie a de jolies attentions parfois. Alors quand noce il y a, c’est une fête incroyable où se côtoient  tout Bordeaux, les clients du bordel accompagnés de leur épouse légitime, les pensionnaires accompagnées de leur régulier, les enfants de tous, même les chiens sont les bienvenus.

Vitaline devenue l’épouse d’Hamon, se consacre exclusivement à ses 3 passions, son mari, son piano et ses filles. Hamon, devenu rentier, quitte les affaires et le bordel pour ne plus vivre que pour sa femme et ses filles, cadeau du ciel quand on a 55 ans et à 60 ans, il assiste pour la quatrième fois à la naissance de sa petite dernière.

En 1890, lors d’une réception, Vitaline, entourée de ses 4 filles, se met au piano comme à l’accoutumée. L’évêque de Bordeaux, sous le charme de cette femme lumineuse, lui confie les orgues de la Cathédrale de Saint-André. Et c’est ainsi que tous les dimanches, on peut voir Barnabé déposer Vitaline et ses filles devant les marches de cette somptueuse église.

Certains esprits malicieux remarquent qu’au fur et à mesure du temps, les filles sont de moins en moins présentes. Bientôt seule la plus jeune, Thérèse, continue à l’accompagner. 

Le rituel du dimanche demeure identique, à la fin de la messe Barnabé vient rechercher sa famille. Puis tous se rendent dans un même élan de joie, au bordel de Saint-Louis partager le repas dominical. Hamon reste le seul homme à être accepté autour de la table. Ensemble les adultes arrosent copieusement le déjeuner succulent préparé par la patronne. Il n’est pas rare de voir les filles soutenir leurs parents, ivres morts, lors du retour à la maison.

En  1923, Barnabé meurt de sa belle mort, il est âgé de 93 ans. 36 ans de bonheur inégalé.

Vitaline n’arrive pas à se remettre du chagrin de la mort de son mari, elle n’a que 55 ans et devra vivre encore 30 ans seule. Pour ne pas sombrer, elle décide d’emménager à Paris. Elle sera plus près de ses filles et surtout de son petit-fils qui a alors 10 ans. Ce garçonnet est sa quatrième passion. Elle meurt à l’âge de 85 ans, alors que son petit-fils a 43 ans. Elle aura connu un grand nombre de ses arrière-petits-enfants…. Mais n’anticipons pas sur les vies des 4 filles d’Hamon et Vitaline. Pour l’instant il suffit de savoir qu’elles sont toutes aussi volontaires  et indépendantes que leurs aïeuls. Elles vivent droites, corsetées dans leur choix. Elles ne dévient jamais du chemin fixé. Mais leur attitude est baignée de bienveillance, elles ne se laissent pas enfermées dans des jugements arbitraires et mesquins. Voilà ce qui unit pour toujours ces 4 sœurs qui par ailleurs ont choisi des voies aussi différentes que possible.

L’aînée Olympe, veut réussir et pressent que c’est à Paris qu’il faut être. A 18 ans, elle quitte Bordeaux pour s’y installer. Dès son plus jeune âge, elle manie l’aiguille avec une grande habileté. Elle dévore tous les Fémina et Midinette ces revues féminines qui font un tabac. Puis elle décide, elle sera modiste. 5 modèles de différents chapeaux, lui permettent de se présenter dans les ateliers parisiens. Paulette, la célèbre Paulette, la remarque  mais Olympe doit ronger son frein. En tant que cousette, elle n’a aucun droit de créer. Elle doit apprendre à coudre à la machine, à suivre rigoureusement un patron, à choisir les différents fils suivant leurs usages. Elle apprend, apprend et apprend, puis se lance. En fine stratège, elle propose à la première main de l’atelier de travailler sur  les chapeaux de paille et les canotiers offerts par Paulette aux très bons clients. Personne ne veut se charger de cette basse besogne. Olympe y voit au contraire une manière de se rapprocher des clients. En rajoutant au gré de sa fantaisie, ici un ruban, là une broderie elle rend ses accessoires célèbres dans tout Paris. Elle est enfin prête pour monter son atelier.

Elle a 21 ans, Paris est son terrain, on verra bientôt son nom en grand dans tous les magazines.  Et comme pour lui donner raison, la jeune femme rencontre Coco Chanel. Elles ont la même vision de la femme libérée. Coco Chanel supprime le corset, Olympe raye la voilette et le grand chapeau de ses collections.  La grande couturière est à même d’apprécier l’élégance d’un chapeau qu’il soit conçu pour la plage ou pour une soirée à l’Opéra. Partageant de nombreux points de vue sur les hommes comme sur les femmes, elles en viennent aussi à partager le même lit et durant 15 ans elles se retrouveront de temps en temps sans que jamais ni l’une ni l’autre ne se sentent tenues par quelques serments que ce soit.

Olympe a maintenant 36 ans et espère faire un malheur avec son tout nouveau chapeau rond, qui se place au sommet du crâne. Elle en parle à l’un de ses confrères du nom de Robert B. Robert. Ce dernier sans scrupule, lui vole l’idée et présente au Tout-Paris «  Bob », ce petit chapeau qu’il a baptisé du nom de son diminutif. Olympe, folle furieuse demande à son amie Coco d’intervenir.  Mais mademoiselle Chanel, de peur de se mettre à dos Robert B. Robert, refuse. Olympe se brouille alors définitivement avec sa confidente, son amie.

Cette histoire lui fait perdre pas mal de sa notoriété en France mais coup de théâtre en 1936 à 48 ans, elle est approchée par le grand chambellan de la cour d’Angleterre. La toute jeune princesse Elisabeth veut un chapeau simple et élégant pour le couronnement de son père. Elle veut qu’Olympe en soit la créatrice. La modiste se replonge avec délice dans les affres de la création, propose un puis deux puis trois chapeaux. La princesse les achète tous. Par la suite, quand de princesse, elle deviendra reine, Elisabeth continuera à se fournir chez Olympe qui mourut à 78 ans, une aiguille entre les doigts.

Gertrude a 2 ans de moins que sa sœur, elle est danseuse. A Bordeaux elle suit le conservatoire, elle est vite repérée. Elle donne de nombreuses représentations au Grand Théâtre de Bordeaux. A 17 ans lors d’une de ces représentations, elle est remarquée par un maître de ballet de l’Opéra de Paris qui veut l’engager dans le corps de ballet. La jeune fille est flattée mais se rétracte. Elle veut profiter de la vie, sortir le soir, boire du champagne, se voir offrir des bouquets de fleurs. Ce n’est pas la réussite qui la motive mais l’appétit de vivre. L’Opéra de Paris est réputé pour être un couvent plutôt qu’un lieu de débauche.

Ses parents lui conseillent de se faire embaucher au Moulin Rouge où elle pourra allier la danse et la vie. Aussitôt dit aussitôt fait. Et voilà que Gertrude troque ses chaussons de pointe pour des talons aiguilles, ses tutus pour des bas résilles. Elle a tous les hommes à ses pieds, son regard un peu dur mais charmeur les envoûte. Gertrude en profite pendant 7 longues années. Elle s’étourdit. Dehors toute la nuit, présente à l’aube pour les répétitions, elle est là tous les soirs pour ensorceler son public. Son corps ne supporte plus ce train d’enfer.

A 27 ans, elle fait une chute lors de son célèbre jeté-battu, sa cheville est cassée, elle ne pourra plus jamais danser. Sa mère décide de descendre à Paris pour l’aider à d’affronter. Elle lui fait rencontrer Edwin Myers Shawn, un ancien pasteur devenu danseur après avoir contracté la Poliomyélite. Ce dernier touché par la ressemblance de leur destin, l’engage comme assistante. Gertrude restera 12 ans à son service, elle admire profondément cet homme bien qu’un peu ennuyeux.

Puis, Joséphine Baker lui propose de travailler pour elle. Elle quitte sur le champ le danseur. Non seulement elle sera l’assistante de Joséphine mais aussi sa complice durant la guerre. Ensemble elles rejoindront la résistance, ensemble elles recevront l’ordre de Chevalier d’Honneur. Ensemble, elles iront plusieurs fois aux États-Unis, en 1947 et 1951 pour tenter de renouer avec le succès, et en 1964, pour soutenir le mouvement des droits civiques du Pasteur Martin Luther King. En 1968, Gertrude travaillera une dernière fois avec Joséphine Baker, décidée à remonter sur la scène parisienne de l'Olympia.

Et lorsqu’elle meurt en 1969, elle sait que sa vie a été bien remplie.  

Jeanne, la troisième est née en 1891. Elle se vit comme la romantique de sa famille, elle rêve d’un amour aussi magnifique que celui de ses parents. A 18 ans, comme ses sœurs, elle part à la découverte de la capitale. Elle fréquente le café de Flore où elle est sûre de charmer tout le monde par sa poésie. Malheureusement si personne ne reste insensible à sa beauté, ses talents de poétesse sont moins évidents.

Un jour qu’elle déambule rue Lepic, désabusée et incomprise, elle dérape sur une flaque d’eau et tombe dans les bras d’un Titi parisien qui revient de l’usine. Cette fragile jeune fille de 22 ans d’une beauté évanescente le subjugue. Ils vont passer un an à se fréquenter en cachette. Jeanne lui glisse après chaque rencontre, un billet où elle propose des rendez-vous improbables : « demain soir à minuit sous le porche du 42 de la rue de Rochechouart. », «Mardi à 15heures, sur les toits de la gare Montparnasse ». Et à chaque fois la rencontre a lieu. Jeanne fait tout pour rendre ce moment inoubliable, elle se déguise en garçon ou en Bourgeoise de la Haute, prépare un souper aux chandelles, un panier rempli de charcuterie, un gâteau qu’elle a confectionné elle-même. Le jeune homme est conquis, sa vie était toute tracée, il a commencé à travailler en usine à 16 ans. Toutes les semaines il ramène sa paie à sa mère qui lui en reverse une partie pour ses virées avec ses copains. Mais voilà qu’un ouragan vient tout balayer. S’ouvre devant lui une vie de défis, de secrets, d’amour insensé.

Et puis… voilà cette satanée affiche placardée sur tous les murs de Paris : Ordre de Mobilisation Générale. Bien sûr le jeune homme est concerné, il devra partir de 7 juillet 1914. Ne t’inquiète pas jolie Jeanne, dans quinze jours je suis revenu, je vais en découdre avec ces boches…. Tu seras fière de moi. Jeanne ne vit plus que par les lettres qu’elle envoie et qu’elle reçoit. Les premières plus fantasques permettent au jeune homme de revivre les instants merveilleux passés ensemble, de rêver ceux à venir. Les secondes plus réalistes décrivent l’horreur des combats, la violence, la peur. Alors durant une permission du conscrit, ils décident de se marier en secret tous les deux. Ils ont l’impression que tant qu’il y a secret rien ne peut leur arriver. Après une nuit de noce irréelle dans un magasin de meubles où ils ont baptisé tous les lits du premier étage, notre jeune marié s’en va à nouveau et les lettres redeviennent leur seul lien. Trois longues années s’écoulent ainsi, des retrouvailles éclaires, des moments volés et puis à nouveau la solitude pour Jeanne et la peur pour son mari.

Le 5 février 1915, Jeanne reçoit le funeste télégramme : Mort pour la France. Après un long moment de silence, elle va au cimetière du Père Lachaise, se choisit un petit arbre et murmure : Désormais c’est ici que je viendrai tous les jours te rencontrer. Puis, elle va voir une à une ses sœurs, leur raconte à chacune son amour et son désespoir. Ses sœurs, émues par cette histoire si hors de la vie, lui verseront une rente jusqu’à sa mort afin qu’elle puisse se consacrer exclusivement à son amour.

Jamais Jeanne ne cherchera à travailler, jamais elle ne cherchera un autre amour, elle passera le reste de sa vie à l’ombre de cet arbrisseau devenu un magnifique cerisier du japon. Elle parlera des heures à son bien-aimé, versera parfois des larmes, sourira souvent et tous les jours, posera une rose rouge à ses pieds. Quand elle meurt en 68, elle a 80 ans. Elle demande à être incinérée et ses cendres versées au pied du cerisier.

 La quatrième et dernière des sœurs, Thérèse, pointe son nez en 1893. Très marquée par les dimanches dans la cathédrale de Saint André, elle veut consacrer sa vie à Dieu. Elle aime l’odeur de l’encens, les chants sacrés, les génuflexions, la sonnette qui appelle à lever la tête ou à la baisser, même le goût de l’hostie lui procure un plaisir inouï. Mais elle est aussi la fille de son père, elle ne sera pas contemplative, la réalité du terrain l’attire.

C’est à elle que se confient ses multiples tatas, les pensionnaires du bordel de la Gare de Bordeaux. Durant les déjeuners du dimanche chez Mémé, la tenancière du bordel, elle sait écouter les déboires de ces filles, les difficultés qu’elles éprouvent pour s’occuper de leurs enfants. La plupart de ces femmes ne savent pas lire. Thérèse a conscience que sa mère aurait pu rester à jamais cloitrée ici. Alors le dimanche, elle réunit les enfants, leur lit des histoires, joue avec eux et en douceur leur inculque des bribes de connaissance. Elle n’a que 8 ans, que 9 ans, que 10 ans mais a déjà l’intuition que ces enfants ne s’en sortiront qu’avec de l’éducation.

Bien sûr la scolarité est devenue obligatoire pour les filles comme pour les garçons mais beaucoup, confiés à des nourrices puis à eux-mêmes, n’y vont pas.

L’idée de Thérèse est lumineuse, elle deviendra bonne-sœur de la confrérie des Sœurs de la Charité, puis elle créera un internat pour les enfants de prostituées. Afin de se rapprocher de ses sœurs qui lui manquent, elle s’installe à Paris. Elle prend son temps, choisit un hôtel particulier du côté de Montparnasse quartier connu pour ses nombreux bordels. En 1917, elle prononce ses vœux, elle a 24 ans et une énergie à revendre. Mais très vite, elle déchante, désespère. Elle doit apprendre à obéir, à se plier aux règles, à faire ce qu’on lui dit. Un peu de modestie, le regard baissé, effacer ce sourire indécent… Thérèse accepte, se tait, attend, persuadée que cette épreuve lui permettra de se montrer encore plus digne de son projet.

Enfin, un jour, il y a ce cri de révolte, un jour au réfectoire : « Je demeure persuadée que Dieu n’a pas besoin d’une assemblée servile louant ses mérites, mais d’une terre sur laquelle le plus petit d’entre nous a sa place, quelles que soient son origine et ses croyances ». Cette phrase, véritable tremblement de terre, est rapportée in extenso au prêtre de la congrégation de Paris : Ma fille, quel blasphème, comment pouvez clamer que l’origine et les croyances sont anecdotiques, repentez-vous, dites 20 neuvaines, faites pénitence, frottez tous les matins votre langue avec une poignée de gros sel pour la purifier de ses paroles impies.

 Thérèse sourit, elle réalise que l’institution religieuse n’est pas faite pour elle. Son éducation a tourné autour des rencontres qui magnifient, de la tolérance qui grandit, de la bienveillance qui adoucit et voilà que ce prêtre ballait d’un revers de la manche tout ce pourquoi elle a donné sa vie. En quelques heures, Thérèse quitte la congrégation. Cependant, elle garde sa tunique et son voile de religieuse. Depuis toute petite elle s’est rêvée dans cet habit, elle en a besoin pour ne pas se renier.

Grâce à l’héritage de son père, elle ouvre son internat. De nombreux enfants y découvrent l’hygiène, la lecture, les mathématiques, la couture pour les filles, la mécanique pour les garçons et parfois aussi la couture pour les garçons et la mécanique pour les filles. Mais surtout ils apprennent à se respecter, à aimer leurs différences, à avoir confiance en eux et un peu moins dans les institutions. Ils apprennent le droit, le code civil, le code du travail.  L’énergie que Thérèse y déploie est telle  qu’à 47 ans, épuisée, elle ferme enfin les yeux.

Et enfin arrive Jeannot. Mon Jeannot, pour lequel j’ai tant de tendresse. Il naît en 1910 d’une des quatre sœurs. Laquelle ? Personne ne le sut jamais, même pas Jeannot. Secret qu’elles ont emporté dans leur tombe.

Donc Jeannot a 4 mères et une super grand-mère. Il est choyé, adoré par ses 5 femmes. C’est un enfant gâté, drôle, inventif, jamais là où on l’attend. Ses 4 mères l’entraînent, qui à un défilé de mode, qui dans le cimetière du Père Lachaise, qui à une répétition au Moulin Rouge, il suit également certains cours à l’internat de Thérèse et se goinfre de gâteaux avec sa grand-mère. C’est une éducation morcelée de plein d’activités, de nombreux univers, d’agitation fébrile. Alors Jeannot se crée son propre domaine, le dessin. En poche 3 crayons, 1 fusain, une plume et de l’encre de chine, à la main un carnet de croquis et tous les jours que Dieu fait, il esquisse, crayonne, peint ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Il reste dans son nuage, c’est sa survie.

A 20 ans, artiste confirmé, il expose au Salon d’Automne au Grand Palais à côté de Mac-Avoy. Ses tableaux singulièrement vivants, sont autant de témoignages du quotidien. Taillés à grands coups d’à-plat, sa palette de couleurs est infinie et pourtant l’ensemble donne une impression de mouvement et de cohérence. Jeannot n’est pas un mondain. Les collectionneurs savent qu’ils peuvent le rencontrer tous les mardis de 20 heures à 21 heures dans la galerie de Paul Rosenberg, rue de la Boétie à laquelle il restera fidèle toute sa vie. Ce qui n’est pourtant pas le trait de son caractère premier.

Sans doute le fait d’avoir 4 mères, l’entraîne à changer fréquemment de femmes. Il a déjà une nombreuse progéniture quand il décide en 1935 d’acheter, à Montmartre, un hôtel particulier. Il pressent la montée du nazisme et veut mettre tout le monde à l’abri. L’avenir prouvera qu’il a raison. Jeannot pour une fois se comportait en adulte responsable et bien lui en a pris.

Le 8 octobre, sous une pluie battante, 4 femmes et une dizaine d’enfants emménagent joyeusement dans les différentes pièces de la maison. Par la suite cette maison ne cessera de se vider puis de se remplir au gré des aventures amoureuses de cet homme et de ses nombreuses maîtresses. Certaines y laissent leurs enfants et viennent épisodiquement remplir leur rôle de mère, d’autres au contraire ne les déposent que pendant les vacances. Jeannot s’abreuve de leurs regards, de leurs attitudes, il passe de longs moments à les dessiner, chaque enfant est source d’inspiration.

Il part également « s’alimenter » comme il dit, dans les nombreuses galeries et expositions. Jamais le jour du vernissage où tout n’est que mondanité et flatterie mais deux ou trois jours après pour jouir tranquillement des œuvres de ses confrères.

C’est ainsi qu’en 1940 il tombe accidentellement sur Frida Khalo et Diego Riviera qui l’invitent à leur mariage, puis plus tard à leur séparation puis à nouveau à leur réconciliation. En 1961, il fait une rencontre décisive en la personne de Gérard Deschamps. Ses compositions de tissus, mélanges de chiffons et de sous-vêtements, l’interpellent, le fascinent, lui font découvrir une partie insoupçonnée de l’art pictural. Détourner des objets du quotidien, les sublimer, n’est-ce pas ce qu’il fait instinctivement en puisant son inspiration chez lui, dans sa vie de tous les jours ? Mais on peut aller plus loin. Jeannot travaille à corps perdu, il ressent le Nouveau Réalisme par tous les pores de la peau, son ventre se noue d’excitation. L’art peut devenir concept, c’est passionnant. Il participe même à des séances de tirs de Niki de Saint-Phalle. Il a alors 51 ans mais se sent comme un enfant qui vient de naître.

Il a traversé la guerre sans état d’âme comme un joli papillon, bien à l’abri, entouré de sa famille, de ses femmes, de ses mères et de ses tableaux.

Aujourd’hui c’est différent, son art devient témoin de son âme. Il doit transmettre.

En 1961, il me rencontre au détour d’un couloir. La Maison est restée un lieu de paradis où les enfants des enfants viennent à leur tour jouer à cache-cache, à saute-mouton ou à tout autre jeu. J’ai 10 ans, il me regarde, me parle comme si j’en avais 20. Me demande mon avis sur telle toile, tel artiste, tel concept. Je réponds sérieusement que j’aime plus que tout Calder et son cirque. Très bon choix, c’est un homme libre dans sa tête et joyeux dans sa vie. Et puis il m’offre la phrase qui m’accompagne aujourd’hui encore : « N’accepte jamais un principe tel que. Réfléchis avec ton cœur et ta tête. Pose-toi la question : est-ce que je suis d’accord avec ça ? » Si ta réponse est oui alors entretiens-le avec respect mais si ta réponse est non, rejette le avec véhémence quel que soit celui qui désire te l’inculquer, quelle que soit la difficulté qu’il y ait à refuser. »

 

Jeannot est mort, il y a peu de temps, le 15 avril 2011, il venait de fêter ses 101 ans et moi mes 60 ans. C’était mon Grand-Père.